Illusions dacoustique, paradoxes musicaux, trompe-loreille les compositions de Fabien Lévy lancent un défi à lauditeur, le défi ne pas en croire ses oreilles. Elles suscitent des attentes, uniquement pour aussitôt les mettre à mal, elles retournent des situations telles des images réversibles et déroutent ainsi en permanence lécoute. Il ne sagit pas ici de samuser avec les sons : si les ébauches universalistes le laissent sceptique, Lévy croit fermement au discernement de notre perception face à la relativité culturelle et amène loreille occidentale à devenir étrangère à elle-même ; il vise à déconstruire les catégories qui régissent notre expérience sensible. Ses partitions ressemblent à des mosaïques composées dinfimes éléments ciselés un à un, qui se répartissent parmi les instruments concernés. Dans les uvres pour grand ensemble comme pour orchestre (2008) ou Tre volti del volubile Ares pour orchestre dharmonie (2006), chaque interprète agit aussi en tant que soliste ; des notions traditionnelles, comme la répartition en « mélodie » et « accompagnement », ou la superposition de déroulements homogènes des voix cèdent la place à des textures complexes et au va-et-vient entre un niveau de détail tout en nuances et une surface sonore en plein fusionnement.
La fascination pour le phénomène sensible, pour lambiguïté en suspens, pour linsaisissable et ce qui insécurise la perception va de pair, chez Fabien Lévy, avec son recul par rapport aux systèmes structuralistes et leurs modes de composition marqués par lanalyse. Cette position, il la partage avec la génération de ses professeurs : né en 1968, Lévy a étudié entre autres chez Gérard Grisey et Michaël Levinas, et il a bénéficié également dun élan décisif de la part de Jean-Claude Risset et Hugues Dufourt. Tous ont en commun davoir sondé le phénomène musical dans toute sa complexité et davoir travaillé sur le son au-delà de sa réduction par abstraction à des paramètres individuels. En même temps, certains aspects de lécriture de Lévy dépassent la « musique spectrale » de la première génération, notamment labandon des conceptions formelles par trop démonstratives et lassimilation dinfluences et techniques musicales non-européennes. Ce dernier point peut revêtir des formes diverses : lemprunt direct, comme dans le morceau pour ensemble à propos, dont le deuxième mouvement (Quand Jeff Wall regarde Hokusai), cite et déforme une célèbre mélodie de gagaku. Mais plus souvent, Lévy adapte des techniques spécifiques, telles que rythmes croisés ou modulation du timbre sonore, pour mettre en uvre son projet : ouvrir à lécoute de nouveaux horizons.
Cest la lecture de Vladimir Jankélévitch, confie Lévy, qui lui a transmis limpulsion décisive pour auto-analyser ses desseins compositionnels et ses orientations esthétiques. Les figures de pensée de Jankélévitch, le « presque rien » et le « je ne sais quoi » qui décrivent lépiphanie émergeant de la succession des événements, linstant emphatique du présent pur qui sillustre dans limage trouvée par Kafka de l« éclair qui dure encore » , lui sont particulièrement parlantes. Pour le compositeur, elles inspirent une musique qui échappe à la logique discursive, dont la forme ne coïncide pas de manière univoque avec sa structure et qui acquiert lévidence du sensible en dissimulant précisément les circonstances de sa genèse. Ce qui se passe dans la musique doit être perceptible, mais pas analytiquement intelligible. Chaque occurrence, chaque transformation au niveau des éléments est infinitésimale, cest un presque rien qui irradie en quelque sorte son environnement : il recense inlassablement de nouveaux paramètres, sans que jamais il ne sagisse dune simple transformation, par exemple de la hauteur du son seulement ou de la fréquence de répétition dun élément. Ce procédé transparamétrique Lévy parle dune technique d« inflexion » de la modulation sonore crée dans le déroulement de la musique une tension dont la cause reste comme cachée à loreille qui écoute en analysant.
Le caractère inappréhensible de ce qui résonne donne toute sa richesse à la musique de Fabien Lévy : elle trouble les modes de perception courants sans se complaire dans lillusion quelle pourrait effacer sa détermination culturelle. Mais en choisissant pour thème les limites spécifiques de notre écoute même, elle déplace, relativise et déconstruit ; elle nous permet dapercevoir ces limites, non pas comme les frontières du monde, mais comme les frontières de notre perception. Ce geste nous éclaire, au sens premier. Il est gain de liberté, et aussi position politique en ce quil nous fait reconnaître activement la différence et la pluralité culturelle. Dans la réflexion de Lévy à propos de la composition, ni le recours à Jankélévitch ni les références post-structuralistes et perceptionnistes ne sont des faire-valoir philosophiques : pour Lévy, lart et la réflexion éclairée ne sexcluent pas mais se conditionnent mutuellement. Le dernier mot revient pourtant au plaisir sensible, au goût de la nuance, de linattendu et de la découverte de lin-ouï. Ce que dit Lévy pour à propos vaut pour toute sa musique : écoutons comme le font les enfants.
Markus Böggemann
(Traduction : Martine Passelaigue)